D' Icare au cargo culte: avion, vol et poésie

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gerfaut
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# 25 janvier 2010 01:20
Depuis toujours, ici ou ailleurs, l' homme a révé de voler, de lui-même ou en s' aidant d' un moyen, d' un animal, ou d' un engin. Et d' avions.

Petite balade, et par des chemins de traverse pour explorer nôtre thème préféré, en l' air, des mythes anciens à St Ex, d' Icare au Cargo Culte, en choisissant les textes les plus beaux.

Je commence par un prince des poètes, Baudelaire

Elevation

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par-delà le soleil, par-delà les éthers,
Par-delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde,
Tu sillonnes gaiement l'immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides;
Va te purifier dans l'air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse
S'élancer vers les champs lumineux et sereins;

Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
- Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes!

Les Fleurs du mal

(Dernière édition le 25 janvier 2010 01:25)


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"Je prends tout doucement les hommes comme ils sont, j' accoutume mon âme à souffrir ce qu' ils font" (Le Misanthrope, Molière)
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btu66
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# 25 janvier 2010 11:30
Qu'est-ce que ce navire impossible ? C'est l'homme.
C'est la grande révolte obéissante à Dieu !
La sainte fausse clef du fatal gouffre bleu !
C'est Isis qui déchire éperdument son voile
C'est du métal, du bois, du chanvre et de la toile,
C'est de la pesanteur délivrée, et volant;
C'est la force alliée à l'homme étincelant,
Fière, arrachant l'argile à sa chaîne éternelle;
C'est la matière, heureuse, altière, ayant en elle
De l'ouragan humain, et planant à travers
L'immense étonnement des cieux enfin ouverts !

Il épouse l'abîme à son argile uni;
Le voilà maintenant marcheur de l'infini.
Où s'arrêtera-t-il, le puissant réfractaire ?
Jusqu'à quelle distance ira-t-il de la terre ?
Jusqu'à quelle distance ira-t-il du destin ?
L'âpre Fatalité se perd dans le lointain;
Toute l'antique histoire affreuse et déformée
Sur l'horizon nouveau fuit comme une fumée.
Les temps sont venus. L'homme a pris possession
De l'air, comme du flot la grèbe et l'alcyon.
Devant nos rêves fiers, devant nos utopies
Ayant des yeux croyants et des ailes impies,
Devant tous nos efforts pensifs et haletants,
L'obscurité sans fond fermait ses deux battants;
Le vrai champ enfin s'offre aux puissantes algèbres;
L'homme vainqueur, tirant le verrou des ténèbres,
Dédaigne l'Océan, le vieil infini mort.
La porte noire cède et s'entrebâille. Il sort !

O profondeurs ! faut-il encore l'appeler l'homme ?

L'homme est d'abord monté sur la bête de somme;
Puis sur le chariot que portent des essieux;
Puis sur la frêle barque au mât ambitieux;
Puis, quand il a fallu vaincre l'écueil, la lame,
L'onde et l'ouragan, l'homme est monté sur la flamme;
A présent l'immortel aspire à l'éternel;
Il montait sur la mer, il monte sur le ciel.
L'homme force le sphinx à lui tenir la lampe.
Jeune, il jette le sac du vieil Adam qui rampe,
Et part, et risque aux cieux, qu'éclaire son flambeau,
Un pas semblable à ceux qu'on fait dans le tombeau;
Et peut-être voici qu'enfin la traversée
Effrayante, d'un astre à l'autre, est commencée !
Stupeur ! se pourrait il que l'homme s'élançât ?
O nuit ! se pourrait-il que l'homme, ancien forçat,
Que l'esprit humain, vieux reptile,
Devint ange, et, brisant le carcan qui le mord,
Fût soudain de plain-pied avec les cieux ? La mort
Va donc devenir inutile !

Oh ! franchir l'éther ! songe épouvantable et beau !
Doubler le promontoire énorme du tombeau !
Qui sait ? Toute aile est magnanime :
L'homme est ailé. Peut-être, ô merveilleux retour !
Un Christophe Colomb de l'ombre, quelque jour,
Un Gama du cap de l'abîme,

Un Jason de l'azur, depuis longtemps parti,
De la terre oublié, par le ciel englouti,
Tout à coup, sur l'humaine rive
Reparaîtra, monté sur cet alérion,
Et, montrant Sirius, Allioth, Orion,
Tout pâle, dira : J'en arrive !
Où va-t-il, ce navire ? Il va, de jour vêtu,
A l'avenir divin et pur, à la vertu,
A la science qu'on voit luire,
A la mort des fléaux, à l'oubli généreux,
A l'abondance, au calme, au rire, à l'homme heureux;
Il va, ce glorieux navire,

Au droit, à la raison, à la fraternité,
A la religieuse et sainte vérité
Sans impostures et sans voiles,
A l'amour, sur les cœurs serrant son doux lien,
Au juste, au grand, au bon, au beau... Vous voyez bien
Qu'en effet il monte aux étoiles
Il porte l'homme à l'homme et l'esprit à l'esprit.
Il civilise, ô gloire ! Il ruine, il flétrit
Tout l'affreux passé qui s'effare;
Il abolit la loi de fer, la loi de sang,
Les glaives, les carcans, l'esclavage, en passant
Dans les cieux comme une fanfare.

Il ramène au vrai ceux que le faux repoussa;
Il fait briller la foi dans l'œil de Spinoza
Et l'espoir sur le front de Hobbe;
Il plane, rassurant, réchauffant, épanchant
Sur ce qui fut lugubre et ce qui fut méchant
Toute la clémence de l'aube.
Les vieux champs de bataille étaient là dans la nuit;
Il passe, et maintenant voilà le jour qui luit
Sur ces grands charniers de l'histoire
Où les siècles, penchant leur œil triste et profond,
Venaient regarder l'ombre effroyable que font
Les deux ailes de la victoire.
Nef magique et suprême ! elle a, rien qu'en marchant,
Changé le cri terrestre en pur et joyeux chant,
Rajeuni les races flétries,
Établi l'ordre vrai, montré le chemin sûr,
Dieu juste ! et fait entrer dans l'homme tant d'azur
Qu'elle a supprimé les patries !

Faisant à l'homme avec le ciel une cité,
Une pensée avec toute l'immensité,
Elle abolit les vieilles règles;
Elle abaisse les monts, elle annule les tours;
Splendide, elle introduit les peuples, marcheurs lourds,
Dans la communion des aigles.
Elle a cette divine et chaste fonction
De composer là-haut l'unique nation,
A la fois dernière et première,
De promener l'essor dans le rayonnement,
Et de faire planer, ivre de firmament,
La liberté dans la lumière.

Victor Hugo. La légende des siècles. Plein ciel.
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blowlamp59
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# 25 janvier 2010 12:13
Peut-être pas aussi culte que Victor Hugo ou Beaudelaire, mais quand même un des plus beaux extraits textes qu'il m'ait été donné de lire, et que ceux qui ont eu l'opportunité de se retrouver aux commandes d'un avion ou d'un planeur en altitude ont pu expérimenter:

La visibilité est aujourd'hui splendide.Le ciel est d'un indigo sombre s'éclaircissant vers l'horizon, passant de l'émeraude au blanc laiteux et se confondant, à quatre cents kilomètres d'ici, avec les bancs de brume de la mer du Nord...
En bas, la France se déroule comme un tapis magique.Les méandres paisibles de la Seine et de ses affluents, les masses sombres des forêts aux curieuses formes géométriques, le damier multicolore des champs et des prairies, les villages minuscules et enfantins, les villes qui souillent la clarté translucide de l'air d'une tache de fumée accrochée aux couches tièdes de l'atmosphère...
Le soleil brûle au travers des cockpits transparents,[...] et les gaz d'échappement se condensent en mille cristaux microscopiques, marquant le sillage de mon Spitfire dans le ciel.
Tout est oublié,la fatigue, la crampe douloureuse dans les reins, les courbatures, le froid qui écorche les orteils et les doigts au travers du cuir,de la laine et de la soie...

Pierre Clostermann .Le Grand Cirque

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If we open a quarrel between the past and present, we shall find that we have lost the future.

Winston Churchill, House of Common,18 June 1940
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gerfaut
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# 25 janvier 2010 12:29
Merci btu66 et blowlamp59 !

Oui, je pense qu' il ne faut pas restreindre la poésie au genre lui-même, elle peut venir de toute littérature, mais aussi de photos d' une oeuvre d' art d' une civilisation ancienne par exemple, d' un jouet d' enfant africain, etc... on peut explorer le thème de plein de façon.

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gerfaut
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# 25 janvier 2010 12:34
Zeus, dieu du ciel

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/c ... e_E668.jpg

http://fr.wikipedia.org/wiki/Zeus

(Dernière édition le 25 janvier 2010 12:35)


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btu66
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# 25 janvier 2010 13:03
De tout
Dans le récit d'Ovide, voler au Ciel n'était pas l'objectif de la décision de Dédale de "voler" : la périlleuse voie des airs n'était qu'un artifice utilisé faute de pouvoir s'enfuir par les moyens habituels : par terre ou par mer. La mort d'Icare est présentée comme une juste sanction de la désobéissance du fils à son père : les jeunes, inexpérimentés, doivent obéir à ceux qu'une longue vie a rendus sages et expérimentés.
et son contraire
Dans les sociétés technologiques, l'expérience acquise n'est plus aussi précieuse : elle se dévalorise devant la rapidité avec laquelle les techniques se transforment et n'est guère transmissible tant les innovations exigent des connaissances nouvelles et des gestes techniques : les habitudes acquises sont plus un handicap qu'une aide. L'aptitude au changement, l'audace, l'esprit d'entreprise favorisent les jeunes : quelqu'un a dit qu'un chercheur était utile à la Science pendant la première partie de sa vie, et nuisible après ! La jeunesse est considérée comme le plus bel âge de la vie !

http://www.champfleury.org/groupement_t ... _icare.htm

(Dernière édition le 25 janvier 2010 13:05)

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gerfaut
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# 25 janvier 2010 17:16
Merci btu66, bien vu et jolies photos sur Icare. Ahh, un peu d' art dans un forum de science, cela fait du bien...

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eolien
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# 25 janvier 2010 18:02
gerfaut a écrit :Je commence par un prince des poètes, Baudelaire
...
Elevation
...
Les Fleurs du mal
Merci Gerfaut pour ce texte sublime : c'est incroyable comme il convient à l'Aviation... Quelle prémonition !...

Blowlamp59, est-ce que bonheur vous paraitrait exagéré à la place d'opportunité...
...Blowlamp a écrit :et que ceux qui ont eu l'opportunité de se retrouver aux commandes d'un avion ou d'un planeur en altitude ont pu expérimenter:

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gerfaut
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# 25 janvier 2010 18:33
smile

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gerfaut
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# 25 janvier 2010 21:16
Notre vie est un voyage
Dans l'hiver et dans la Nuit,
Nous cherchons notre passage
Dans le Ciel où rien ne luit.

Chanson des Gardes suisses, 1793.
Cité par Céline en tête de Voyage au bout de la nuit.

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blowlamp59
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# 25 janvier 2010 21:48
Je suis bien d'accord avec vous eolien777...c'est en effet le mot bonheur qui convenait. J'avais utilisé le mot opportunité car tout le monde n'a pas, ou n'a pas eu cette chance là.Et je n'en apprécie que mieux celle qui m'a été accordée
Je pense souvent à ce proverbe américain que je dédie à ceux qui sont dans le doute parfois ou qui se sous-estiment:

Fly with the eagles, don't scratch with the turkeys.

Cordialement

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Vector
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# 25 janvier 2010 22:06
Attention, Blowlamp, un dindon en colère c'est dangereux aussi !
Ceci dit, quels beaux textes que ceux que vous avez cités. Je me souviens aussi d'un texte de Saint-Exupéry sur les 500 CV du moteur qui aimaient la matière que j'ai eu à commenter au bac, je vais le rechercher.

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gerfaut
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# 26 janvier 2010 18:10
La terre nous en apprend plus long sur nous mêmes que tous les livres. Parce qu'elle nous résiste. L'homme se découvre quand il se mesure avec l'obstacle. Mais, pour l'atteindre, il lui faut un outil. Il lui faut un rabot ou une charrue. Le paysan, dans son labour arrache peu à peu quelques secrets à la nature, et la vérité qu'il dégage est universelle. De même l'avion, l'outil des lignes aériennes, mêle l'homme à tous les vieux problèmes.

Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes.

(Dernière édition le 26 janvier 2010 18:15)


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blowlamp59
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# 26 janvier 2010 18:42
Lorsque je pilotais un planeur il y a quelques années de cela, il m'arrivait parfois, lors de déplacements dans le Sud Ouest de la France avec mon club, de pouvoir effectuer des vols en compagnie de buses qui elles, sans aucun problème trouvaient naturellement les pompes( ascendances, en jargon vélivole) alors que nous "galérions", nous pauvres humains pour nous placer correctement et grimper de quelques dizaines de mètres. J'ai encore un souvenir ému de la majesté du vol de ces oiseaux qui nous accompagnaient "en patrouille"et qui nous considéraient plutôt comme des intrus ( nous étions dans leurs territoires) et qui semblaient moqueurs, en permanence, nous donner une leçon de vol à voile.
J'ai retrouvé dans mes archives un superbe texte écrit par Geoffrey Dutton et que j'ai traduit pour les membres d'Aéroweb.J'espère qu'il vous plaira.


Blowlamp59



Au fin fond de la Nouvelle Galle, en ces jours sans nuages où une chaleur torride vous écrase, il y a toujours quelque chose qui, le dos au soleil, vous observe depuis le ciel. Au-delà de la crête des collines, ou au-dessus des vastes étendues des plaines, un point noir oscille en un mouvement circulaire ; et les cercles qu’il forme s’élèvent ou retombent lentement en boucles indolentes qui ne cessent jamais. Alors que les yeux observent les kilomètres de terre qui défilent sous eux, les ailes d’un mètre quatre- vingt, voire deux mètres demeurent parfaitement immobiles dans l’air. Vous savez parfaitement que quoi que vous fassiez, cela n’échappera pas à ce regard perçant. Que l’aigle que vous voyez tournoyer, tout minuscule que la distance puisse le faire paraître, tout détaché que son vol puisse sembler, a en permanence, fixé en direction du sol, un regard dont la férocité n’égale que celle de ses serres.
Quand une base de l’armée de l’air s’installa dans leur domaine en 1941, les aigles ne furent pas effrayés par les bruyants avions jaunes. Parfois un pilote les pourchassait et constatait qu’il n’obtenait, à sa grande surprise, aucune réaction. Les aigles semblaient ne remarquer le petit Tiger Moth qu’au tout dernier moment, à l’instant même où la collision semblait inévitable, et puis l’animal disparaissait. Un simple basculement d’aile, un bref plongeon et il reprenait son vol circulaire. La réaction de toute dernière seconde et la manœuvre rapide se faisaient avec un mépris souverain et la parfaite conscience d’une supériorité établie. L’aigle, dans le silence de son vol ailé, considérait avec dédain l’agitation de l’avion et le rugissement de son moteur.
Un jour, en ville, deux pilotes buvaient un verre en compagnie d’un des fermiers dont ils survolaient régulièrement les terres. Il parla d’un aigle de grande taille. Il voulait sa peau car il massacrait ses moutons.
« Deux d’entre nous pourrait se charger de la besogne » dit l’un des pilotes. « A vous deux ce serait possible. L’un pourrait le pourchasser dans son vol circulaire tandis que l’autre grimperait au-dessus de lui et lui piquerait dessus. De cette façon vous pourriez lui régler son compte » (…)
L’aigle entendit l’avion, fit une barrique plongea dans la direction du vide qui, auparavant, lui assurait le salut. En un éclair, Il se jeta, ailes toujours majestueusement tendues, droit dans l’extrémité de l’aile supérieure de l’autre avion. Son aile droite se détacha d’un coup sec et virevolta en direction du sol. L’aile droite se replia vers le corps, se tendit et se replia alors que la lourde carcasse osseuse, le bec et les serres plongeaient pour se planter dans le sol.
Les deux pilotes atterrirent dans l’enclos à bétail, et, laissant leur moteurs tourner, se dirigèrent vers la masse sombre de plumes. L’un d’eux s’éloigna et revint, tenant à la main l’aide sectionnée. Elle était presqu’aussi grande que l’homme lui-même. Les deux personnages se tenaient debout, silencieux. Le moment de démonstration d’adresse et de danger passé, ce corps inerte attestait de leur victoire. Grimaçant à cause de l’éclat aveuglant du soleil et de l’abomination de leur acte, ils regardaient tous deux, pitoyables, l’aigle qui ne possédait plus qu’une seule aile. Pas une seule trace de sang n’était visible, son bec luisant n’était pas écrasé, et les serres aux extrémités des pattes repliées, formaient une sorte de poing serré. Ce n’était pas le fait de donner la mort en tant que tel qui les rendait silencieux : le guetteur ne pouvait conserver cette situation éternellement. Mais ce qui hantait leurs esprits était la vision de cette masse d’os et de plumes pourvue d’ une seule aile et qui plongeait incontrôlable vers le sol.
Au lointain ils entendirent le bruit du camion du fermier qui s’approchait et le virent s’arrêter à la barrière. Il descendit de son véhicule pour ouvrir cette dernière et leur fit de grands signes. Ils ramassèrent rapidement l’oiseau ainsi que son aile et coururent vers le petit monticule de pierre qui se trouvait dans un coin de l’enclos. Ils placèrent l’oiseau entre deux grosses pierres, les ailes repliées sur le corps et empilèrent des pierres sur le corps inerte. Puis, s’aidant l’un l’autre ils soulevèrent une grande pierre plate et la placèrent au-dessus des autres.
Alors qu’ils se précipitaient vers leurs avions un point noir apparut brusquement par delà les collines et se mit à cercler au-dessus d’eux, observant le camion qui accélérait et s’arrêtait alors que les deux avions, faisant demi-tour, roulaient et se hissaient dans les airs avant qu’il n’ait pu les atteindre.

Geoffrey Dutton,The Wedged-Tailed Eagle.
GHPD Nominees c/Curtis Brown (Aust) Pty Ltd,Sydney.
Traduction : Blowlamp59

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gerfaut
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# 27 janvier 2010 00:59
Merci pour ce texte blowlamp59, personnellement, j' aime encore plus les oiseaux de proies que les avions, je pense que mon pseudo en témoigne.

Ce sont bien eux qui volent en majesté, sans bruit et en finesse. Nous, par comparaison, on a pas l' air fin avec nos machines tellement bruyantes qu' elles paraissent toujours du dernier cri possible.

Et pour répondre à vôtre intervention précédente, il m' arrive de m' exhorter et d' exhorter mes amis quand on se retrouve trop coincés par toutes sortes de tracas quotidiens, en disant "allons ! Soyons des aigles, des p...... d' aigles dans le ciel !". Loin des contingences diverses et trop lourdes qui nous astreignent. D' un coup tout parait plus simple, on se libère.

Voilà mon petit vol perso dans "un siècle de vitesse", comme disait L. F. Céline dans son Voyage, si vous me passez ces indiscrétions.

Cordialement.

(Dernière édition le 27 janvier 2010 01:06)


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